Comme nous sommes devenus domestiqués. Comme nous sommes devenus polis au sujet de notre sorcellerie. Dans notre désir de ne faire de mal à personne, nous sommes devenus inoffensifs. Nous avons négocié pour nous asseoir à la table des grandes religions pour lesquelles nous demeurons pourtant des anathèmes. Combien de compromis nous avons fait, dans notre pratique privée, pour obtenir la grandiose liberté de pouvoir porter des pentagrammes d’étain en public, à l’école ou sur nos lieux de travail. Jusqu’à quel point nos aînés nous ont-ils vendus, pliant le genou devant les institutions, l’académie ou les tabloïds. Dans cette transaction, nous n’avons précisément rien gagné. Les supposées libertés qui nous ont été accordées n’ont aucune valeur. L’actuelle culture capitaliste est tout simplement indifférente à la manière dont nous déguisons nos vies  tant que nous effectuons nos contrats sans horaires, que nous utilisons nos téléphones portables et que nous continuons de consommer. La raison pour laquelle les services sociaux n’emmènent pas vos enfants loin de vous est que personne ne croit en l’existence de la sorcière. Nous avons confondu le changement social et économique avec le résultat de notre propre plaidoyer. Marchant de concert avec ce qu’on nommait autrefois mainstream et qui est aujourd’hui la monoculture, nous nous sommes désenchantés, nous avons perdu nos dents, nos griffes et nos fourrures hérissées et exubérantes. Je ne participerai pas à ce processus, car c’est se faire complice des forces qui détruisent toute vie sur Terre. Le temps n’est pas venu pour la Sorcellerie de faire un choix mais de se souvenir de quel côté elle est dans cette lutte.

Je soutiens que la sorcellerie est par essence sauvage, ambivalente, ambiguë, queer. Ce n’est pas une chose qui peut être socialisée, se tenant comme elle le fait dans l’espace liminal entre les mondes visibles et invisibles. Sur un plan spatial, le domaine de la sorcellerie est la haie, le carrefour, le seuil des rêves où le monde des hommes et des esprits parle à travers le corps imprégné de ceux qui restent en dehors des règles consensuelles de la culture. Ce qui la rend d’autant plus vitale, c’est la manière dont change le paysage de la sorcellerie. Notre pratique est ancrée dans la terre, dans la toile des relations que nous entretenons avec les esprits, les plantes, les insectes, les animaux et les oiseaux. C’est là que nous devons orienter nos actions, là que demeure notre engagement.

Il n’y a aucune halte possible au déclin des traditions sorcières initiées par Gardner ou Sanders ni à l’effondrement du néopaganisme. Pourquoi ? Et bien, tout simplement, pour utiliser une formule mimétique : A cause d’Internet. Les simulacres de Sorcellerie en ligne répondent aux besoins de la plupart des gens. Ceux qui souhaitent en savoir plus sur la Sorcellerie n’ont tout simplement pas besoin de se préoccuper de filiations ou de lignées : tout leur est accessible sous la configuration digitale qui les a socialisés tandis que leurs parents portaient leur attention sur leurs smartphones. Cette nouvelle génération est attirée par des expressions de plus en plus « sombres » de sorcellerie car, suivant la logique des adolescents, cela lui semble plus authentique : Elle dénie l’accès aux adultes. En un sens, il est juste de rechercher le tabou comme source de pouvoir. Le problème est qu’elle n’oriente pas sa pratique dans un contexte et reste prise au piège des projections de son moi au lieu de s’engager dans un travail significatif et porteur de sens. Néanmoins, elle l’emporte en nombre à mille contre un et tente de faire quelque chose, nous devrions au moins la féliciter pour ça.

Une autre réaction au déclin de la Wicca est l’essor de la Sorcellerie Traditionnelle. Je comprends cela comme la recherche d’une pratique rituelle ayant gardé son sens après l’effondrement de la thèse de Murray et la désillusion issue de la révision provoquée par ‘Triumph of the Moon’ qui, en souhaitant proposer une sorcellerie païenne moderne a en fait, rétrospectivement, creusé sa tombe. Mais en fin de compte, la Sorcellerie Traditionnelle et ‘l’éso fluffy dark’ sont un produit et la réaction face au postmodernisme. Ils cherchent quelque chose d’authentique dans une culture dépourvue de valeurs et de sens, mais l’approchent en partant de directions opposées. Cependant, aucune de ces voies n’apporte de réponse à ce qui est en train de se produire. La Tradition ne peut pas nous aider parce que de telles circonstances ne se sont jamais produites auparavant. L’éso fluffy dark n’offre pas non plus réellement de solution car il ne cherche qu’à exploiter les symptômes de cette crise dans la sphère de l’individu et ses incessantes promesses de pouvoir sont vaines.

Mon argument est que la sorcellerie s’est trop faite apprivoisée, que les réponses face à cette situation ont été trop recherchées à l’intérieur de nous-mêmes et que les nouvelles formes de sorcellerie devront tenir compte de ce qui est fait au monde sauvage. J’affirme même que c’est déjà en train d’arriver et je vais énoncer les forces interdites qui rendent ces faits inévitables, quels que soient vos engagements ou vos parcours personnels. Ce sont ces forces qui font l’objet de mon discours de ce jour. Je vous laisserai le soin de tirer pour vous-même vos propres conclusions. Pour certains d’entre vous, mes propos seront peut-être trop radicaux, mais je ne propose pas de vous dire quoi faire, simplement de décrire le destin des terres sur lesquelles vous devriez choisir comment rendre votre sorcellerie cohérente et efficace.

Rituel d’Azra-Lumial – Solstice d’été 2015

Pour comprendre le ‘réensauvagement’ évoqué dans ce texte, nous commencerons avec les loups.
Pas les derniers d’Angleterre qui ont disparu en 1700, à peu près à la même époque que les dernières sorcières, mais ceux du parc national de Yellowstone réintroduits en 1994. La réintroduction des loups a engendré un miracle écologique, une cascade trophique qui a changé le cours des rivières et ramené une plus grande diversité de plantes, d’oiseaux et d’animaux. Comment ceci a pu arriver ? Comment un écosystème en crise a-t-il pu connaître une telle volte-face ?
Quand les loups ont été réintroduis dans l’environnement, les cerfs et les coyotes ont été obligés de changer leurs habitudes afin d’éviter les pièges des vallées fluviales. Les plantes, arbres et arbustes ont pu ainsi s’y développer et fournir un environnement supplémentaire aux oiseaux, campagnols, renards et castors. Le prédateur principal s’est révélé être l’élément vital de la biodiversité. La seule exception à la règle était l’homme.

Il y a sept ans de ça, j’aurais passionnément défendu que c’était un modèle de sorcellerie. Je pensais que l’effondrement de la civilisation industrielle serait notre futur le plus probable à cause du pic pétrolier et de la courbe en cloche du pétrole de haute qualité présentée par le géologue M. King Hubbert. Celle-ci montre en effet que la production de pétrole qui a alimenté toute la période d’abondance que nous avons connu a atteint son pic en 1970. Les coûts d’extraction des sables bitumineux et du forage en eau profonde sont devenus depuis exorbitants et ne peuvent plus répondre à une demande de croissance économique infinie. Pour ceux d’entre vous qui découvrent l’idée, je recommande le livre The Blood of the Earth de John Michael Greer. L’auteur est à la fois druide, académicien et un penseur reconnu pour son action dans le domaine du pic pétrolier.
Mais ce qui nous concerne aujourd’hui n’est pas seulement le pic pétrolier, il y a aussi le pic du bois, le pic des terres rares, tout ce qui est aspiré dans la masse de l’algorithme inexorable de la culture industrielle et des inévitables guerres et révolutions que produit la raréfaction des ressources.

J’avais expliqué une fois qu’avec le déclin lent et prolongé du niveau de vie, la sorcellerie, comme réponse locale low-tech, pourrait survivre à la tempête à venir et que, conjointement au  réensauvagement d’habitats en lieux sacrés réenchantés, elle détenait le potentiel d’un recouvrement post-industriel de la biodiversité. Des exemples tels que Yellowstone et tout spécialement Tchernobyl ont montré comment des rétablissements apparemment impossibles pouvaient se produire. Le réensauvagement offrait la possibilité de soigner la terre et de nous soigner nous-mêmes, ou plutôt ceux ayant réussi à passer le goulot d’étranglement lorsque l’économie basée sur le pétrole échouait à nous nourrir tous. Si je voulais être méchant, j’aurais développé la métaphore et suggéré qu’en réintroduisant les pratiquants, les loups, nous aurions diminué la population des apologistes néo-païens, les cerfs, et ainsi retrouvé une diversité florissante. Mais maintenant tout a changé. C’est une épreuve différente à laquelle nous devons aujourd’hui faire face.

Le Résensauvagement est, malheureusement, la posture finale d’un mouvement écologique confronté à des pertes catastrophiques. C’est une belle chose de pouvoir assister à la revitalisation progressive d’un système vivant. Cela a donné à ceux qui participent au monde souvent poignant du mouvement écologique un aperçu de ce qui peut se produire quand un système a l’occasion de pouvoir se régénérer. ‘La nature est belle dans son abondance’ est ce qu’expriment beaucoup de néopaïens quand ils parlent de « La Déesse ». Pourtant, l’échec principal du réensauvagement est le suivant : nous ne pouvons tout simplement pas introduire de nouveaux prédateurs ou de nouvelles espèces, comme le bison ou le castor, dans des environnements isolés si dans le même temps la culture industrielle continue à détruire toute matrice de la vie sur Terre. Ces sanctuaires naturels seront inévitablement dérégulés par le gouvernement, œuvrant de concert avec l’industrie, et dévastés. J’approuve inconditionnellement le mouvement de réensauvagement. Nous devrions apporter notre soutien absolu aux écologistes, même si je crois que leur projet est condamné. Cela ne signifie pas pour autant que nous ne devrions pas appliquer les mêmes principes. Je ne suggère pas d’arrêter la lutte. Loin de là. Les petites victoires feront la différence à l’approche du goulot d’étranglement, en particulier pour ceux d’entre nous qui, malgré la situation actuelle, choisissent d’avoir des enfants. La sorcellerie, étant animiste, n’est pas égoïstement anthropocentrique. Notre loyauté personnelle ne réside pas dans notre survie génétique mais dans la destinée de toutes choses auxquelles nous sommes liés de façon innée.

Nous arrivons donc au cœur même du problème : il n’existe plus de nature sauvage. Aucun paysage qui n’ait été pillé par l’homme. Aucun système vivant qui puisse échapper au destin auquel nos actions l’ont irrémédiablement enchaîné. Nous vivons à l’ère de l’effondrement écologique absolu. La perte d’habitat se produit à un rythme effarant, pour les mêmes raisons que partagent la civilisation industrielle avec les religions du livre : le point de vue selon lequel la nature, et même la femme, sont là pour être dominées. La sorcellerie, quant à elle, possède une compréhension plus nuancée de notre place dans l’holarchie.

À quoi ressemble notre monde ? Laissez-moi vous décrire nos animaux de pouvoir. Des carcasses de loups percés par des balles de fusil. Des monceaux d’aigles royaux et de buses, morts de nourriture empoisonnée. Des requins pêchés à la palangre ou traqués par des flottes de pêche dépeçant comme des bouchers les bancs de thon que nous donnons à manger à nos fléaux de chats familiers. Des chouettes effraies saignant des yeux et agonisant sous leur plumage blanc des hémorragies de gorges provoquées par la warfarine présente dans le poison pour les rats. Des crapauds, dont les os gélatineux ne remontent plus le cours des rivières, et toute la vie amphibienne, disparaissant dans une mort monstrueuse.

Nous vivons un phénomène d’extinction de masse. Ce n’est pas une théorie. Plus de la moitié des espèces sur terre auront disparu d’ici 2050. Permettez-moi de répéter : plus de la moitié des espèces sur terre auront disparu d’ici 2050. Nous sommes en passe de tuer 75% de la vie sur Terre en moins de 300 ans, en supposant qu’on passe ce cap. C’est le processus d’extinction le plus rapide et le plus important de l’histoire, celui des dinosaures compris. Si nous comprenons l’exemple des loups, nous réaliserons qu’il ne s’agit pas ici de pertes mineures mais qu’elles représentent le démêlage de l’ensemble de la trame et de la chaîne de la vie. Dans ‘La 6e extinction. Comment l’homme détruit la vie ‘ Elizabeth Kolbert note que le taux d’extinction sous les tropiques est maintenant 10 000 fois supérieur au taux naturel. Si votre sorcellerie, comme la mienne, parle avec les esprits des animaux et est faite de plantes et de fleurs, de racines, d’écorces et de graines, elle ne peut continuer à prétendre que nous ne souffrons pas. Elle doit communiquer. Elle doit se lamenter, elle doit pleurer, elle doit être déraisonnable. Nous devons entretenir une proximité intime avec la mort car ce sont les rites auxquels préside notre sorcellerie, non à des cabrioles dans des camps de vacances nudistes impliquant une surabondance de pétrole bon marché.

L’Homme Sauvage – Pyrénées 2019

La sorcellerie est imprimée dans le paysage, et notre sorcellerie devrait reconnaitre que même le monde des rêves découle du monde physique, le corps de la sorcière. Aussi, lorsque nous convoquons les forces qui gouvernent les 4 directions, voici ce que nous devrions inclure si nous souhaitons les honorer :

L’eau de mer est tellement acide que les coquilles des mollusques se dissolvent. Les océans  souffrent de surpêche au point qu’ils deviennent désertiques, les fonds marins sont exploités à la destruction, les microparticules de plastique non digestibles empoisonnent la vie des oiseaux et des tortues, les récifs sont décolorés, les populations de plancton qui sont la base de toute vie océanique disparaissent. On prévoit que l’acidification des océans doublera d’ici 2050 et qu’elle triplera d’ici 2100. La mort des mers est inévitable. Enfin, j’ajouterai à propos de l’eau douce que l’assèchement des aquifères est en cours, que la fracturation menace la nappe phréatique et que les guerres autours de l’eau vont probablement faire rage dans les temps à venir. Forces de l’Eau, je vous salue et vous souhaite la bienvenue.

La Terre est épuisée, la dégradation du sol est endémique, ses engrais azotés se déversent dans nos mers empoisonnées. La Terre est fragile. Il faut un siècle pour produire un centimètre de terre arable. Les terres agricoles subsistent en ressources limitées et s’érodent rapidement. La pollution industrielle a détruit 20% des terres agricoles en Chine. Je ne sais même pas si vous, ou moi, pouvons réellement réaliser combien de terre cela fait. Globalement, 38% des terres agricoles sont classées comme dégradées (1). La population humaine continue d’augmenter, alors que nos capacités à la nourrir, nos infrastructures, sont en train de s’effondrer. Les populations d’insectes ne seront bientôt plus en mesure de polliniser les cultures. Ce n’est pas simplement les abeilles ; avec le changement climatique, animaux et insectes naissent désynchronisés de leurs sources d’alimentation. Comme je l’ai déjà dit auparavant, la Roue de l’Année a été brisée. Forces de la Terre, je vous salue et vous souhaite la bienvenue.

L’Air et le Feu sont peut-être ce qui devrait nous préoccuper le plus. Nous pensions avoir plus de temps, que le changement climatique provoqué par l’homme pourrait être stoppé. Cela n’a pas été le cas et ce ne sera pas le cas car les intérêts des gouvernements et des entreprises sont les mêmes : une croissance exponentielle. C’est maintenant que vous devriez sentir un nœud dans votre estomac. Les émissions de CO2 qui font actuellement des ravages sont le résultat de ce que nous avons brûlé il y a quarante ans. Depuis lors, nous nous sommes engagés dans une orgie de déni et de consommation. Il n’existe aucune solution technique à l’Anthropocène : l’ère du changement climatique provoqué par l’homme. Rien n’a été fait.

Ce que les scientifiques grand public ne vous disent pas, c’est que notre impact sur l’environnement crée des boucles de rétroaction qui s’auto-alimentent et se renforcent. Ces mêmes scientifiques se concentrent essentiellement sur un domino alors que alors que toute une partie de l’ensemble a été ciblée et est en train de s’effondrer. La libération de méthane qui résulte de la fonte de la toundra arctique est par exemple particulièrement préoccupante. Nous sommes confrontés à une ECT, une Extinction à Court Terme. La raison pour laquelle vous ne savez pas tout cela est expliquée dans une citation de Guy McPherson :

« Les scientifiques mainstream arrondissent les angles de façon systématique. Comme nous le savons depuis maintenant des années, ils minimisent presque toujours les impacts climatiques. Dans certains cas, ces mêmes scientifiques sont muselés de façon agressive par leurs gouvernements. Je ne sous-entends pas qu’il existe un complot. La science fait le choix du conservatisme. Les universités demeurent dans un conservatisme extrême. Leurs représentants répugnent à prendre le risque d’attirer l’attention sur eux en soulignant qu’il pourrait y avoir une menace pour la civilisation. Et ce, peu importe la menace à court terme qui pèse sur l’ensemble de notre espèce (ils ne pourraient pas davantage se désintéresser des autres espèces) »

Vous savez probablement que l’approche officielle actuelle du Groupe d’Experts sur le Changement Climatique (IPCC) est que nous devons nous limiter à une augmentation de température de 2 degrés. Et bien, le Centre Hadley pour la recherche météorologique (2009) prédit 4 degrés de plus d’ici 2060 et le Programme des Nations Unies pour l’environnement (2010) jusqu’à 5 degrés de plus d’ici 2050. Il est clair que l’on nous ment. Il est clair que quelque chose ne va pas du tout. Forces d’Air et de Feu, je vous salue et vous souhaite la bienvenue.

Le temps estimé pour ce processus d’extinction oscille entre cinquante et trois cents ans. Ce que ces chiffres ne vous disent pas, c’est le désordre et la souffrance qui accompagnent l’effondrement de nos systèmes vivants. Ils ne vous disent pas non plus qu’avec l’effondrement de la civilisation, nos réacteurs nucléaires peuvent devenir dangereux et rendre toute vie sur cette planète impossible durant 100 millions d’années. Il n’existe aucune magie qui puisse faire face à ce problème. La sorcellerie, qui, comme je l’ai écrit, vole sur les ailes de l’orage, ne pourra changer les perturbations physiques que nous provoquons sur notre système climatique. La sorcellerie doit regarder l’avenir droit dans les yeux. Elle doit être le premier mouvement à avoir le courage d’accepter l’Anthropocène et livrer son dernier combat. Même si nous mettions un terme à la civilisation industrielle aujourd’hui, nous ne pourrions en empêcher ses conséquences.

Certains auront peur de cette connaissance, la sorcellerie devrait être libérée par elle, libérée des préoccupations futiles de vivre une belle vie, libérée du somnambulisme mortel que notre culture a créé pour nous et nos enfants. Aussi, voici mon conseil : affrontez la mort. Pour que la sorcellerie soit autre chose qu’une évasion insipide du dysfonctionnel social, il lui faut ressentir la forme de son crâne, vénérer les morts et l’art sacré de vivre et de mourir avec du sens. Aujourd’hui, nous sommes tous sur le Sentier Ardent.

Affrontez la mort, pas en prétendant que vous avez conclu un pacte avec les Anciens Dieux Vampires inventés par les fantasmes d’une sombre sorcière de fantaisie sur Internet. Affrontez la mort, pas en prétendant qu’un beau rituel de Beltane et un grand ciel bleu signifient que tout allait toujours rester à l’identique. Affrontez la mort, pas en pratiquant la magie des laboureurs et des herboristes dans votre sous-sol urbain et en pensant que cela vous rend plus authentique que n’importe quel Wiccan. Nous devons cesser de faire de ceux qui sont les plus proches de nous nos ennemis jurés. Les jeux ont changé. Je n’ai aucun intérêt à dire aux gens comment pratiquer leur sorcellerie, un terme qui recouvre une multitude de péchés, mais ce que je peux donner, ce sont les principes qui la feront fonctionner dans ces circonstances difficiles. Les lecteurs de ma Sorcellerie Apocalyptique (Apocalyptic Witchcraft publié par Scarlet Imprint) reconnaîtront ces idées : orientation, présence, impératif. Nous ne sommes pas seulement en train de la perdre toute entière, nous en sommes dépouillés aussi sûrement que le furent celles accusées par leurs inquisiteurs dans les cachots de torture. Nos ennemis ne sont pas nos frères et sœurs en sorcellerie, ce sont des personnes et des sociétés bien connues et leurs gouvernements qui déchirent notre chair vivante. La sorcellerie n’a jamais été à tendre l’autre joue face à cela. La sorcière a été créée par la terre pour agir en son nom.

Si vous préférez être rassuré, vous pouvez demander aux acteurs du New Age leur produit d’Éveil Global ou croire en l’écoblanchiment (2) des investisseurs de capitaux à risque qui cherchent à faire du profit sur la dégénérescence de la biosphère par des schémas insensés et des ‘technologiques miracles’ (3) tout aussi invraisemblables. Les gouvernements et les scientifiques continueront à vous mentir comme à leur habitude pour éviter d’éveiller une panique qui perturberait les ventes. Pourtant, les failles commencent à apparaître dans le discours officiel. La plupart choisiront de continuer à avaler ce que Dmitry Orlov appelle l’hopium (4) de la marionnette qui rouspète sans fin dans la boîte à idiots (télévision). Cependant, je prédis que la prochaine génération sera plus en colère et que sa sorcellerie sera plus radicale que ce que vous et moi pourrions imaginer. Elle se rendra compte qu’elle n’a plus rien à perdre, contrairement à notre génération qui semble plus préoccupée par l’importance de ses fonds de pension que par le fait qu’ils nous ont coûté toute notre terre.

Aquelarre mondial contre Monsanto – Argentine, 2015

Nous devons perpétrer des Rituels de Mort dans une culture qui prétend que la mort peut être évitée en achetant le dernier i-gadget ou en reliant nos corps à des poches de plasma pleines de sang juvénil. Ces réponses technologiques ne tiennent pas compte de l’environnement global que nous ne contrôlons pas et qui cherche à rétablir son poids dans la balance meurtrière par des tempêtes, des feux de forêt, des tornades, des inondations ou de la sécheresse et ce, quelle que soit la musique qui passe dans vos écouteurs ou la hauteur des murs de votre enceinte. J’accueille cette tempête.

J’avais parlé une fois à un ami d’une époque où un esprit s’était manifesté à travers nous en pleurant. Il voulait savoir si le monde des esprits était conscient et réagissait à tout ceci. Pour nous, ils le sont. Nos alliés du monde naturel livrent leur dernier combat et nous devons le livrer avec eux. Nous ne sommes pas des touristes de l’ayahuasca, nous sommes enracinés dans cet autre monde et il doit s’exprimer à travers nous.

L’extinction est une chose difficile à réaliser. Après avoir passé l’étape du déni, vous aurez besoin de pleurer afin de pouvoir offrir les lamentations sacrées. Les cinq étapes du processus de deuil sont bien connues. Elles sont ainsi décrites par le psychiatre Kübler-Ross : déni, colère, négociation, dépression et enfin acceptation. Tout le monde ici sera quelque part sur cette échelle et il est important que vous compreniez ce processus au fur et à mesure que vous comprenez les faits.

Les écologistes américains nous décrivent comme dans un hospice, autrement dit un lieu calme et hospitalier pour nous diriger tranquillement vers la mort. Mais la sorcellerie est plus activement engagée que cela, nous accomplissons des rites pour ceux que la société méprise. Si vous êtes sur la voie sorcière, je vous suggère de travailler sur les lamentations de vos rites de mort, sur votre eschatologie et sur votre corps spirituel. Vous pourriez ainsi imiter ceux qui soulèvent délicatement les morts sur la route pour les enterrer ou les réanimer, s’occupent des tombes de leur cimetière local négligées, ou allument des bougies pour leurs ancêtres. Nous devrions également pouvoir offrir un ministère à ceux qui se sentent brisés dans la roue de la vie moderne et pour qui l’automutilation et les antidépresseurs ne suffisent plus à anesthésier la douleur. Notre relation au monde vivant des esprits sous-tend que nous devrions également apporter notre soutien à ceux qui cherchent activement à détruire la civilisation industrielle par une action directe contre ses infrastructures. De telles personnes ne sont pas des terroristes, elles sont la conscience du corps de notre monde. Nous devons défendre activement ce qu’il en reste. En tant que pratiquants, nous devons également commencer à transférer notre allégeance à l’autre monde, car s’il existe une survie, c’est bien là qu’elle se trouve. Cela ne signifie pas pour autant que nous devons renoncer à nos responsabilités dans le monde tel qu’il est.

Avec l’effondrement du climat et la défaillance des infrastructures, l’orientation vers la production locale et le désengagement des structures de pouvoir apparaissent comme des étapes nécessaires. Trouver des alliés est devenu un impératif. Notre eschatologie personnelle, l’inévitabilité de notre mort physique, se joue maintenant à l’échelle planétaire. Formez vos covens et vos groupes de pratique car il n’y a pas de temps à perdre. Faites que vos actes rituels comptent. Soyez présents à chaque action et à chaque échange. Aimez-vous les uns les autres.

La sorcellerie n’a jamais été passive face au pouvoir. Notre sorcellerie ne restera pas silencieuse dans un moment comme celui-ci, elle ne restera pas polie. Elle ne peut non plus se retirer dans le monde sauvage, car il n’y a plus de monde sauvage extérieur, aussi c’est nous qui devons extérioriser notre sauvagerie intérieure. Nous devons réveiller l’animalité dans nos corps, manifester une sorcellerie de contagion, un feu vivant. Nous, sorcières, sorciers, devons également retourner à contrecœur la malédiction qui nous a tous été infligée.

Nos aînés nous ont laissé tomber, ils ne nous ont pas apporté leur leadership ou leurs conseils, ils sont restés silencieux et conciliants face au pouvoir. Ils n’ont rien dit sur la fracturation (« fracking »), le climat, la crise d’extinction et encore moins ont-ils agi. Nos anciens ont, pour la plupart d’entre eux, trahi la jeunesse. Et ceci est aussi vrai de la sorcellerie que de la culture au sens large. C’est donc à nous qu’il appartient en tant qu’individus de nous inspirer de la seule source d’initiation qui soit, l’esprit vivant, afin d’à travers lui concrétiser la nouvelle sorcellerie. Notre sorcellerie doit trouver un sens nouveau et une nouvelle raison d’être, et prendre ses responsabilités vis-à-vis de la terre en crise, ou alors nous restons de simples consommateurs sur cette terre qui va bientôt nous dévorer.

Ceux qui ne sentent pas d’impératif à agir suite ces informations montrent qu’ils ne sont pas orientés, c’est-à-dire qu’ils n’ont aucune connexion avec la terre et ses habitants. Leur magie reste une construction mentale qui, sans s’incarner, n’a pas de sens. La sorcellerie est profondément animiste, cela implique que nous avons des responsabilités à assumer. Il n’y a pas de hiérarchie d’action, pas de test de pureté quant à la manière dont les concernés mettront ces connaissances en pratique, chacun trouvera une réponse personnelle en fonction des circonstances qui lui sont propres et des besoins de sa communauté d’esprits.

Mais j’ai comme une réponse en guise de conclusion. Nous sommes un culte extatique et notre rituel d’extase est le sabbat. Toute chair devient une seule chair dans le sabbat. Nous communions avec chaque espèce. Nous participons de cette majestueuse danse érotique de malséance et, oui, d’horreur. Enlevez vos vêtements, sorcières, sorciers, et vos visages humains, et retrouvez vos pelages. Dévorez l’intimité de vos autres corps, accueillez-les en vous tandis qu’ils vous possèdent. Notre vin se trouve dans cette coupe sanglante, pressée de nos cœurs battants et de nos pas frappant le sol.

Là est la rose, danse ici.

Notes :

1) 75% des sols de la planète sont dégradés selon le nouvel Atlas de la désertification publié par le 21 juin 2018 par le service scientifique de la Commission européenne.

2) L’écoblanchiment, ou verdissage, aussi nommé « greenwashing », est un procédé de marketing ou de relations publiques utilisé par une organisation (entreprise, administration publique nationale ou territoriale, etc.) dans le but de se donner une image de responsabilité écologique trompeuse. La plupart du temps, les dépenses consenties concernent davantage la publicité que de réelles actions en faveur de l’environnement et du développement durable.

3) Peter Grey utilise l’expression ‘vapourware tech-fixes’. Tex-fixes désigne une solution technologique utilisée pour réparer ce qui a été provoqué par des technologies précédentes inappropriées ou obsolètes. ‘Vapourware’ désigne un logiciel ou une solution technique annoncée mais qui n’a pas encore vu le jour. On doit comprendre ici que l’auteur indique sans doute qu’elles ne verront jamais le jour.

4) Mélange de ‘hope’ ou espoir et d’opium.